
J’ai rencontré des personnes formidables lors de mon passage au FIJ de Cannes de 2024. Parmi ces personnes, il y avait Sélène. J’avais eu le plaisir de participer à une partie de JDR à sa table de L’Appel de Cthulhu (de Edge). Car Sélène est animatrice et Meneuse de Jeu professionnelle voyez-vous.
Avec “Par Monts Et Dragons”, elle intervient au sein de salons, d’entreprises, de structures et directement chez les particuliers pour mener des parties de Jeux de Rôles. Je l’ai recontactée pour qu’elle nous partage son expérience en tant que MJ pro. 🤓
Bonjour Sélène et bienvenue sur JDR-Mania ! Tu es donc animatrice et Meneuse de Jeu professionnelle. Tu veux bien nous en dire plus ?
Bonjour Thibaut, je te remercie d’avoir partagé ma table et de m’avoir invitée sur JDR-Mania ! J’ai démarré il y a maintenant un peu moins de trois ans l’aventure Par Monts et Dragons, une entreprise qui a pour vocation de d’apporter des parties de jeu de rôle partout et à toutes sortes de publics.
Comme tu l’as bien décrit, je me rends dans des structures telles que des MJC, des centres de loisirs, des médiathèques, bibliothèques, ludothèques, des écoles, mais aussi des offices de tourisme ou des maisons de retraite pour offrir mes prestations à un maximum de personnes. 👨👩👧👦
J’ai la particularité d’apprécier les tables qui offrent beaucoup d’éléments visuels, d’aimer montrer des illustrations, introduire des éléments sonores, représenter les lieux traversés par les joueurs, donner un visage ou une voix aux PNJ, manipuler des décors en 3D et des figurines lors des affrontements par exemple.
C’est ce que j’ai voulu traduire avec les termes « prestations de jeu de rôle immersif » : lorsqu’un client me commande une partie, il s’attend généralement à ce que j’apporte des éléments de jeu que j’ai fabriqués, retravaillés, imprimés ou peints et qui soutiendront l’imaginaire de ceux qui ne parviennent pas à se représenter entièrement les choses sur la base de l’oral.
Il ne s’agit jamais de supplanter la narration ou de réduire le champ des possibles. Je le considère plutôt comme une béquille de l’imagination et un vecteur d’inclusion pour ceux qui découvrent notre beau loisir.

Je t’ai vu intervenir lors du FIJ de Cannes. Tu participes à d’autres événements de ce type ?
J’adore les conventions et les festivals. C’est l’endroit idéal pour retrouver la communauté des rôlistes et des joueurs qui t’ont manqué toute l’année, mais aussi pour rencontrer les auteurs et acteurs du milieu.
Il y a une partie de ces événements sur lesquels je me rends pour exercer mon métier, lorsque des éditeurs comme Edge Studio ou Odonata me proposent de faire des démonstrations sur leurs stands. 💬
C’est par exemple le cas pour le FIJ de Cannes, Octogônes à Villeurbanne, parfois l’Alchimie du jeu à Toulouse ou encore Trolls et Légendes à Mons en Belgique.
Dans ces cas-là forcément, tu as moins le temps de profiter. Alors je me rends aussi sur d’autres événements juste pour m’asseoir à une table, jouer et manger une flam… tarte flambée.
Il m’arrive aussi de tenir mes propres stands sur des événements plus locaux comme Place aux jeux à Grenoble ou Grésimaginaire afin de faire connaître mon activité dans la région où je propose mes prestations.
La nouveauté de cette année, c’est que je vends désormais un peu de matériel de jeu de rôle imprimé en 3D (tours à dés, coffres, pistes, décors…) afin de permettre aux MJ passionnés de pimper un peu leurs tables comme j’aime tant le faire. Il y avait pour ça une forte demande de mes joueurs réguliers qui, avec le temps, sont devenus des MJ à leur tour.
Devenir MJ pro, ce n’est pas remplacer les autres MJ, c’est en créer de nouveaux.
Est-ce également possible de faire appel à tes services quand on est un groupe de joueurs particuliers ou une entreprise ?
Le JDR n’est-il pas le monde où rien n’est impossible ? Le concept de Par Monts et Dragons est justement de s’adapter à chacun, que l’on soit totalement novice ou parfaitement conscient de ses besoins, pour offrir une expérience de jeu optimale.
Je me rends régulièrement chez des groupes de particuliers qui souhaitent s’initier au jeu de rôle ou au contraire retrouver une certaine régularité dans les campagnes qu’ils ne parviennent plus à mener durablement.
Ces parties se font généralement en présentiel, dans la région de Grenoble ou de Chambéry, mais certains se sont éloignés les uns des autres et me demandent de proposer une expérience à distance. J’utilise alors des outils comme Foundry ou Roll20. Il s’agit d’une toute autre expérience.
Je travaille beaucoup au sein des entreprises qui s’ouvrent elles-aussi petit à petit à ce genre de pratiques. Elles souhaitent généralement que je crée pour elles des scénarios sur mesure. Elles veulent proposer des événements innovants à leurs salariés, raconter leur histoire à travers le jeu de rôle ou fédérer leurs équipes.
J’ai par exemple participé récemment au village de l’astronomie aux côtés de l’IRAM, un institut de recherches scientifiques qui souhaitait faire découvrir à ses visiteurs la variété de ses métiers et la profondeur de ses recherches à travers un jeu de rôle simple et intuitif. Ce n’est pas du tout le même travail. 🔭
Qu’est-ce qui t’a motivé à te lancer en tant que Meneuse de Jeu pro ?
Faire que ma joie demeure. J’ai vécu avec la crainte de passer à côté de quelque chose que j’aurais pu regretter jusqu’à la fin de mes jours.
Le jeu de rôle a apporté à ma vie un petit supplément d’âme que je rêvais de transmettre. On expérimente tous un jour ou l’autre ces métiers qui ne nous procurent aucune envie de nous lever le matin, aucune joie dans leur exercice, aucune sensation d’accomplissement.
J’imaginais sans cesse ma lente mais inéluctable métamorphose de la professeure (encore) enthousiaste à la guenaude acariâtre qui a traumatisé l’enfant que nous avons tous été. Je m’imaginais me lever un matin en prenant conscience que réaliser ce rêve fou n’était plus possible, et arriver au bout de mon sursis sans avoir vécu. C’était juste intolérable. 🧌
Y a-t-il beaucoup de demandes pour ce type de prestations ?
Le début de l’activité a demandé beaucoup d’efforts pour gagner en visibilité. Personne ne me connaissait et beaucoup ignoraient en quoi consistaient mes prestations de jeu de rôle. Il fallait sans cesse expliquer, convaincre, faire ses preuves, mais c’est le lot de tout entrepreneur.
Aujourd’hui les choses ont bien changé, les nouvelles demandes continuent d’affluer mais je peux aussi me reposer sur une bonne base d’habitués qui m’offre une stabilité rassurante.
Je continue de prospecter bien sûr, ne serait-ce que pour avoir la joie de découvrir de nouveaux visages. Je reçois aussi beaucoup de demandes spontanées venues du bouche-à-oreille ou des rencontres sur les événements.

Qu’est-ce qui est le plus difficile quand on est MJ pro selon toi ?
S’assurer que tout le monde s’amuse à la table à chaque instant. Il n’est pas simple de réaliser le petit miracle de la parfaite alchimie d’une table de JDR. D’autant plus qu’en tant que professionnelle, les participants à la table ne se connaissent pas forcément.
C’est un peu comme un travail de marionnettiste : il faut adroitement trouver la ficelle qui permettra à chaque participant de se redresser et de prendre un temps la lumière tout en veillant à toujours rester dans l’ombre. C’est toute la contradiction du rôle de MJ : être sans cesse présente et toujours s’effacer.
Comment as-tu eu l’idée de créer cette entreprise ? Quel a été le déclic ?
Alors que j’enseignais au collège, j’ai proposé un atelier de fin d’année qui n’était ni plus ni moins qu’une partie de jeu de rôle. J’ai eu la surprise de jouer à une table bondée non seulement de collégiens mais aussi de profs. Nous avons vécu un moment exceptionnel.
L’année suivante, j’ai intégré par petites touches le jeu de rôle à mes cours et beaucoup de mes élèves se sont révélés, les choses ont complètement changé.
Je n’éprouvais à ce moment-là déjà plus aucun plaisir à rabâcher la conjugaison du présent de l’indicatif ou à mettre des notes, alors j’ai simplement décidé d’ouvrir la porte de ma cage. 🐦⬛
Quels sont tes Jeux de Rôles préférés ?
D&D gardera toujours une place spéciale à mes yeux. Il s’agissait de mon premier jeu et des premiers manuels que j’ai pu me procurer : l’édition 3.0 et 3.5 dont j’avais toujours rêvé. J’avais déjà dans l’enfance longuement fréquenté les romans et les jeux sur les Royaumes Oubliés et, en somme, j’y avais déjà vécu beaucoup d’aventures. C’est avec ces ouvrages que ma passion pour le jeu de rôle s’est installée.
Aujourd’hui, lorsqu’il s’agit de choisir une expérience de jeu que j’aime éprouver, L’Appel de Cthulhu a ma préférence. J’aime ressentir cette angoisse glaçante d’une existence qui s’étiole à la lueur d’une bougie. C’est aussi le jeu qui m’a laissé les meilleurs souvenirs, ceux de parties qui s’achèvent au bout de la nuit.
Thibaut, je te le dis tout de suite, je déteste cette question : choisir, c’est renoncer. Je passe mon temps à découvrir des nouveautés, à m’enthousiasmer devant de nouveaux systèmes, à lire les auteurs de demain.
Mais dès qu’un pénible a la mauvaise idée de demander qui veut se lancer à la poursuite de Darkstryder, descendre dans la tombe de l’annihilation ou aller faire un tour à Rokugan, je suis toujours la première à revenir aux classiques. Je ne sais pas renoncer.

Y a-t-il des JDR que tu trouves plus simples à masteuriser dans un contexte de prestation payante ?
Il y a plusieurs paramètres à prendre en compte lorsqu’il s’agit d’évaluer l’accessibilité d’un jeu de rôle. Tout dépend aussi de l’âge du public rassemblé autour de la table.
Le plus important est à mes yeux la simplicité de son univers, le fait que celui-ci puisse parler immédiatement à tous les joueurs. Si l’univers est contemporain, même un jeune joueur parfaitement novice pourra se représenter les scènes.
Si je dis à mes joueurs « tu es un chat agent-secret avec des super-pouvoirs dans le monde d’aujourd’hui », j’ai esquissé l’intrigue de Cats ! La Mascarade sans avoir besoin de résumer 400 pages de lore. 🐈⬛
C’est ce qui fait par exemple qu’une partie de Chroniques Oubliées contemporain fonctionne bien en initiation.
Ensuite vient la complexité du système de jeu. Lorsque celui-ci ne me semble pas facile à expliquer, j’ai tendance à recréer la fiche de personnage en la simplifiant, en l’aérant et en ajoutant des repères visuels comme des pictogrammes. Cela peut par exemple permettre d’initier assez facilement à Donjons & Dragons v5, les règles avancées pouvant être ajoutées à mesure que les joueurs approfondissent leur connaissance du jeu.
Les systèmes les plus adaptés me semblent être ceux qui permettent une lecture immédiate des résultats sur des dés spéciaux, par exemple en présentant une face immédiatement lisible comme une réussite ou un échec (je pense par exemple au système de Zombicide Chronicles).
Enfin et c’est sans doute un goût personnel, je trouve que les univers qui ne se prennent pas totalement au sérieux sont les plus faciles à faire apprécier : une table qui rit au cours de sa première expérience aura sans doute plus de chances de persévérer dans le loisir.
Comment peut-on te contacter si on veut faire appel à tes services de MJ professionnelle ?
Je réponds volontiers à toutes formes de sollicitations : appels, mails, contacts Messenger/Instagram/WhatsApp, pigeons voyageurs, envoi de soucoupes volantes avec chauffeur.
J’ai tendance à inciter tous ceux qui le souhaitent à venir échanger avec moi sur les événements auxquels je participe, que ce soit au FIJ, à Octogônes, à Kaysersberg, à Trolls et légendes, à Place aux jeux, à Grésimaginaire et j’en oublie. Même lorsque je suis en pleine partie, j’ai toujours plaisir à rendre un signe de main ou à saluer un visage connu – ou inconnu.
J’ai reçu beaucoup de demandes après mes interviews dans Casus Belli, le Grog et sur la chaîne de G&P, et j’ai échangé avec plaisir avec tous ceux qui esquissaient des projets similaires au mien.
Petit bémol : j’ai fini par refuser les très nombreuses demandes de consulting gratuit chronophage. Pas mal de gens me demandent encore de leur fournir mon étude de marché, ma grille de tarifs ou mes éléments de communication pour s’en inspirer. Ce n’est pas la peine de demander : si vous n’êtes pas prêt à fournir cet effort pour votre propre projet, alors il est inutile de devenir MJ pro.
Aucun d’entre nous ne « passe ses journées à jouer » comme je l’entends parfois. Le projet doit être construit, étudié, inséré dans un territoire et adapté à son public, géré administrativement. C’est votre vision des choses qui doit donner corps à ce projet.
Vous pourrez aussi prochainement me retrouver sur le site de mon entreprise qui se trouvera à l’adresse www.parmontsetdragons.fr mais il me reste encore pas mal de travail avant de le mettre en ligne. Patience !
Y a-t-il une autre question que tu aurais aimé que je te pose ?
J’aurais sans doute aimé que tu me demandes de raconter des anecdotes d’animaux mais je crois que ce genre de questions est réservé à Croc, c’est un honneur de Grand Ancien. 🙂
Tu as aussi bien fait de ne pas me demander qui je veux saluer, qui m’a inspirée ou qui j’admire. J’aurais sans doute saturé un data center, et Ian Livingston doit encore se demander quelle est cette ombre qui le poursuit cachée derrière sa Cité des voleurs.
J’aurais peut-être aimé que tu me demandes si devenir MJ pro rend heureux ou si au contraire cela use la passion pour le jeu de rôle mais là encore, tu connaissais déjà la réponse.
Un grand merci à Sélène pour ses réponses sincères et détaillées sur le métier de Meneuse de Jeu professionnelle, et plus globalement sur sa passion du JDR.
Je rappelle d’ailleurs que je suis moi-même favorable à la professionnalisation (et à la reconnaissance) de ce métier. Car côté MJ pro, c’est un sacré taff !
Et côté joueurs, c’est l’occasion unique de payer pour un service afin de se laisser guider par une professionnelle qui maîtrise son sujet (et ça fait du bien ! 😄).
Thibaut